Nous sommes ici, Nous sommes partout, Nous sommes une image du Futur

13 12 2008

Écrit vendredi le 12 décembre 2008

Si je ne brûle pas
Si tu ne brûles pas
Si nous ne brûlons pas
Comment les ténèbres viendront à la lumière ?

(Nazim Hikmet, « Kerem Gibi »)

C’est en serrant les dents de peur que les chiens grognent : Retour à la normalité – le festin est terminé ! Les philologues de l’assimilation ont déjà commencé à affûter leurs caresses les plus tranchantes : “Nous sommes prêts à oublier, à comprendre, à excuser la promiscuité des derniers jours, mais maintenant tenez vous bien ou alors nous emmèneront nos sociologues, nos anthropologues, nos psychiatres ! Comme de bons pères nous avons toléré avec retenue vos éruptions émotionnelles – maintenant regardez comment les comptoirs, les bureaux et les magasins sont vides ! Le temps est venu d’en revenir, et qui que ce soit qui refuse cette tâche sacrée sera durement frappé, sociologisé, psychiatrisé. Une injonction plane sur la ville : “Es-tu à ton poste ?” La démocratie, l’harmonie sociale, l’unité nationale et tous les autres grands coeurs puant la mort ont déjà tendus leurs bras morbides.

Le pouvoir (depuis le gouvernement jusqu’à la famille) vise non seulement à réprimer la généralisation de l’insurrection, mais à produire une relation d’assujettissement. Une relation qui définit la vie politique comme une sphère de coopération, de compromis et de consensus. “La politique à suivre est une politique du consensus; le reste nous mènerait à la guerre, aux émeutes et au chaos”. La vraie traduction de ce qu’ils nous disent, de l’effort qu’ils mettent à nier le cœur de notre action, à nous séparer et à nous isoler de ce que nous pouvons faire : non pas d’unir les deux dans l’un, mais bien de rompre sans cesse l’un en deux. Leurs appels répétés à l’harmonie, à la paix et à la tranquillité, à la loi et à l’ordre, nous demandent de développer une dialectique. Leurs vieux trucs sont désespérément transparents et leur misère est visible dans les gros ventres des patrons syndicaux, dans les yeux délavés des intermédiaires qui sont comme ceux des charognards qui tournent autour des conflits pour manger le cadavre de toutes passions pour le réel. Nous les avons vu en Mai, nous les avons vu à Los Angeles et à Brixton, et nous les voyons faire lorsqu’ils grugent les os de la Polytechnique en 1973. Nous les avons encore vu hier lorsque, plutôt que d’appeler à une grève générale permanente, ils se sont mis à genoux devant la légalité en annulant la manifestation de grévistes. Ils savent très bien que la route pour la généralisation d’une insurrection passe par le champ de la production – à travers l’occupation des moyens de production de ce monde qui nous écrase.

Demain est encore un jour où rien n’est certain. Et qu’est-ce qui pourrait être plus libérateur que cela après tellement de longues années de certitude ? Une balle a été capable d’interrompre la séquence brutale de tous ces jours identiques. L’assassinat d’un garçon de 15 ans a été le moment d’un déplacement suffisamment fort pour renverser le monde. Et ce qui semblait si difficile s’est avéré être si simple.

C’est ce qui est arrivé, c’est tout ce que nous avons. Si quelque chose nous fait peur c’est bien de revenir à la normalité. Parce que dans la destruction et le pillage des rues de nos villes de lumières nous ne voyons pas seulement les résultats de notre rage, mais aussi la possibilité de commencer à vivre. Nous n’avons plus rien d’autre à faire que de nous installer dans cette possibilité pour la transformer dans une expérience vécue : en nous basant sur le plan de la vie quotidienne, notre créativité, notre pouvoir de matérialiser nos désirs, notre pouvoir non pas de contempler mais de construire le réel. Ceci est notre espace vital. Tout le reste est mort.

Ceux qui veulent comprendre comprendront. Il est maintenant temps de briser les chaînes invisibles qui nous maintenait tous et chacun dans notre petite vie pathétique. Cela ne demande pas seulement ou nécessairement d’attaquer une station de police ou de brûler des commerces ou des banques. Le temps où quelqu’un s’extirpe de son sommeil et de la contemplation passive de sa vie, de sortir dans la rue pour parler et écouter, en laissant derrière lui ou elle tout ce qui est privé, suppose au plan de la sphère sociale la force déstabilisante d’une bombe nucléaire. Notre séparation alimente le monde capitaliste. Voilà le dilemme : avec les insurgés ou bien seuls, chacun de notre côté. Et c’est maintenant l’un des très rares moments où un tel dilemme peut prendre corps de manière si absolue et si réelle.

11/12/2008 Initiative pris par l’assemblée d’occupation de l’École des Affaires d’Athènes.

ORIGINAL : http://athens.indymedia.org/front.php3?lang=el&article_id=946608

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22 02 2009
TRADUCTION TEXTE OPERA

2 textes écris et diffusés lors de l’occupation de l’opéra lyrique d’Athenes à la fin du mois de janvier. Le premier est assez factuel, et le deuxieme est plus poétique, il a fait l’objet d’une tentative d’adaptation pour être joué le dernier jour de l’occupation du théâtre

La révolte de décembre a jeté les bases pour la naissance de petits groupes sur des fronts différents. Ces groupes à leur tour ont ressenti le besoin de solidarité et de soutien réciproque entre eux et notamment d’une ouverture vers l’extérieur. Vendredi 30 janvier nous avons « libéré » un lieu symbolique de la civilisation moderne, la scène lyrique nationale. Dans la scène libérée populaire nous nous sommes réunis dans une grande collectivité, non seulement pour exprimer notre besoin de résistance polymorphe, mais pour élaborer ensemble les conditions dans lesquelles cette résistance peut prendre forme.
Nous ne voulons pas d’un « art-spectacle » qui se consomme par des spectateurs passifs. Nous nous opposons à la civilisation qui détruit des parcs et des lieux publics au nom du profit. Nous voulons un art sans médiateur, ouvert à tous, laissant chacun créer.
Ces trois jours de l’occupation nous vivons des retrouvailles émouvantes entre des hommes de l’art et d’autres citoyens de tout lieu de travail. Les centaines de gens qui participent, chacun à sa façon, communiquent et mettent en pratique l’auto-organisation. Il y a eu des assemblées-discussions ayant comme thème la relation de l’art avec la société et la révolte.
Pendant les trois jours de l’occupation nous avons tenté de découvrir des chemins nouveaux de communication et d’expression à travers des improvisations artistiques et diverses expérimentations. A certains moments l’avenue a été occupée par des « ballets révoltés » et des rondes de danses populaires, la transformant ainsi en un lieu vivant et libre, en rupture avec la normalité. Les conducteurs regardaient perplexes, d’autres s’en allaient énervés parce que leur quotidienneté de robot avaient été retardée de quelques minutes, certains regardaient avec un sourire de complicité et bien sûr nombreux ont été ceux qui ont rejoint la ronde. Pendant ces heures « surréalistes » il y a eu la rencontre de la manifestation des vélos avec la scène libérée. Cours gratuits d’acrobatie, de danse contemporaine, d’arts martiaux et d’histoire de l’art. Projection de courts métrages faits par des collectifs et des gens qui participent à la révolte et qui ont composé et émis image et parole.
Nous nous sommes rencontrés avec des travailleurs et des artistes de la scène lyrique (permanents ou pas) qui ont exprimé leur angoisse pour demain. Ils sont inquiets par rapport à la représentation de Giselle et ne savent pas s’ils auront du travail dans le futur. Nous les comprenons et nous les invitons encore une fois de voir et faire face à la réalité : l’oppression, l’angoisse, l’insécurité pour le travail concerne la majorité des travailleurs et artistes de ce pays. Depuis plusieurs mois il a été décidé que le lieu actuel de la scène lyrique nationale sera fermé et le centre culturel « Stavros Niarhos » a commencé les procédures pour l’hébergement de la scène lyrique nationale et de la bibliothèque nationale dans une ultramoderne construction monstrueuse. La civilisation est livrée à des Niarhos, des Lambrakis et des armateurs pour qu’ils reçoivent leurs invités alors que pour la plupart de gens il reste la culture de la télé et des boîtes de nuits. Encore une fois se démasque la politique autoritaire du pouvoir qui se range du même côté que la mafia du grand et du petit capital et qui tantôt cède la civilisation à la classe bourgeoise, tantôt projette du vitriol à celui qui se relève et qui résiste. Ici se révèle la façon avec laquelle les menaces sont faites afin de nous diviser. Nous répondons que la lutte est commune et pas chacun séparé. Ici se pétrit et s’unit la lutte du travailleur avec celle du beaux-artiste ou du mauvais-artiste.
Tout est en discussion, tous ensembles nous essayons d’élaborer au jour le jour les conditions que nous voulons pour notre vie et notre expression. Et quant à ceux qui nous accusent de garder un centre culturel fermé, nous répondons NON : nous avons ouvert les portes pour la création d’un noyau d’expression libre et de résistance.
Nous sommes solidaires avec Konstantina Kouneva et les gens arrêtés pendant l’insurrection.

Corps morcelés composent des nouvelles articulations : ma main, ta poitrine, son pied, ses doigts en tâtonnant cartographient ce corps nouveau qui se jette comme de la lave dans les rues mortes de cette ville, dans les rues mortes de notre vie. Le désert que vous avez laissé derrière vous a tout emporté, mais désormais votre château est construit dans le sable. Trois meurtrières sans murailles, sans chance aucune, seuls se tiennent dessus, chiens fidèles, les derniers gardiens : flics, juges, politiciens et patrons.
Votre sérieux nous a dégoutés et nous sommes redevenus enfants. Mais désormais nous savons que vos contes de fées ne sont pas réels. Il n’y a plus de fourmis et de cigales. Nous sommes des termites qui se jettent sur vos échasses, termites avec des ailes et des voies de cigale. Arlequins prêts au combat avec des masques et des costumes colorés, clowns au sourire large sentant l’essence et crachant du feu.
Et vous, vous vacillez enfermés dans votre mouvement mécanique, comme le pendule d’un certain Foucault, accroché au plafond d’un vieux manoir abandonné. Mais nous, nous sommes de la rouille et le lierre est avec nous.
Vous nous avez divisés, vous nous avez morcelés. Et nous plutôt que de baisser les bras, nous les avons étendus fiers au-dessus de la tête comme des nageurs, et nous avons plongé avec élan, chacun dans son plongeon solitaire. Mais désormais nous nous sommes engourdis dans cette même posture, nous avons touché le fond et nous nous sommes réveillés. Et là-bas au fond nous avons allumé des feux. Et quand le charbon nous a paru suffisant, nous avons bâti trois grands fours, et autour d’autres et des plus petits. Et dedans, plusieurs mains pétrissent des consciences. Trois fours nous avons bâti, trois comme les mages de votre autre grand conte de fée, avec le Christ comme héros.
Ecoutez maintenant une autre version. Il y avait trois sorcières cette fois-ci. La première sorcière s’appelait Travail et elle habitait dans la forteresse du SGTG (syndicat général des travailleurs grecs) Elle avait comme conseillers des cochons goulus qui mangeaient avec manie les poubelles que leur balançaient les patrons. Cette sorcière avait un sort terrible. Elle avait rempli toutes les rues dans les villes et les villages, d’engrenages, de tapis roulants, de courroies qui ressemblaient à des laisses. Et les hommes dessus bougeaient comme des marionnettes mécaniques.
La deuxième sorcière était l’Information et son manoir s’appelait URQA (Union des rédacteurs des quotidiens d’Athènes) Pour conseillers celle-ci avait des mouches puantes, qui se réunissaient et festoyaient sur les merdes des patrons. Son sort à elle était aussi terrible. Elle lançait des ondes invisibles dans l’air, certaines s’imprimaient sur du papier, d’autres devenaient fumée, rentraient dans les maisons, s’enfermaient dans des aquariums magiques et devenaient son et image. Et le cerveau des hommes s’embrouillait dans toute cette fumée et ils voyaient des choses floues, comme des ombres de ce qui était un jour peut-être tangible.
Et la troisième sorcière s’appelait Art et un de ces châteaux était la Scène Lyrique. Et ses conseillers étaient des vers de terre qui croyaient chier de la soie et qui se poudraient et se maquiller, pour faire semblant d’avoir des ailes colorées. Son sort était d’allumer dans la nuit des lumières brillantes, et autour se rassemblaient les hommes comme des moucherons, prêts à se brûler. Mais ces lumières ne brûlaient ni les corps, ni les cerveaux (ceci revenait aux autres sorcières) Les sens s’engourdissaient et chaque homme ne pouvait pas s’exprimer librement.
Ces châteaux ont été pris et le mensonge dévoilé. Certains ont donné un grand coup au Travail et avec l’élan il s’est révélé être Esclavage. D’autres ont dépoussiéré l’Information et ils ont découvert qu’en réalité c’était de l’Asservissement. Et nous qui racontons maintenant cette histoire, nous sommes à la Scène Lyrique, l’Art nous tripotons et sur son cadavre nous dansons, et nous cherchons la recette pour en rompre le sort. Et si vous voulez simplement un avis, la seule solution c’est que l’Art brûle et que sur ses cendres fleurisse une création magique.
P.S : Salauds de prêtres, juges, politiciens, votre tour viendra.

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